- Barcelona

Canogar : les années informelles

Mayoral présente une exposition monographique de Rafael Canogar qui examine l'importance de la période informaliste dans le développement créatif de l'artiste, un des membres fondateurs du groupe El Paso. Avec pour commissaire Enrique Juncosa, cette exposition rassemble sept pein-tures réalisées entre 1958 et 1963.
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Canogar : les années informelles

Visant à mieux appréhender l’art d’avant-garde espagnol de l’après-guerre, l’exposition passe en revue, et relit dans une perspective actuelle, la période informaliste de Rafael Canogar (Tolède, 1935), clé de sa carrière artistique. Durant cette période, il acquiert une notoriété internationale, participant aux principales expositions de l’époque consacrées à l’art espagnol, notamment celles organisées à New York en 1960 au Museum of Modern Art, au Solomon R. Guggenheim Museum et à la Pierre Matisse Gallery.

Canogar a abordé très tôt le monde de l’abstraction. Après avoir réalisé, en 1954, quelques premières œuvres de nature expressionniste influencées par la découverte des tendances d’avant-garde internationales et par l’œuvre d’artistes tels que Picasso, Braque et, surtout, Miró, il se livre à une exploration des possibilités créatives de la matière proposée par l’Informalisme. Ces nouvelles créations – y compris les œuvres que nous réunissons dans cette exposition – constituent ce que Enrique Juncosa considère comme « un moment déterminant de sa carrière où, encore très jeune, il va devenir un nom essentiel des arts plastiques espagnols ».

Dans « Rafael Canogar : les années informelles », nous trouvons des œuvres sobres, chargées de gestes intenses, redevables à l’action painting de la New York School – en particulier Pollock et de Kooning -, qui manifestent l’esprit non-conformiste et spontané de leur créateur. Canogar travaille les toiles à plat sur le sol, appliquant de la peinture liquide dans des tons sombres qu’il étale ensuite directement avec les doigts, dessinant des représentations graphiques et des sillons comme ceux que l’on peut si bien voir dans Raza (Race) (1958) ou Pintura nº 78 (Peinture n° 78) (1961).

Moyennant cette pratique artistique, Canogar réussit à concilier l’expérimentation artistique et la nécessité d’exprimer son état d’esprit dans le contexte de la dictature franquiste. À cet égard, la matière joue un rôle majeur puisque, compte tenu de sa nature organique et mondaine, elle rompt avec la dichotomie traditionnelle entre abstraction et figuration et permet la création d’un art non figuratif proche du spectateur, comme l’indiquent les titres des œuvres Dintel (Linteau) (1958) ou Barbecho (Jachère) (1962). Des œuvres comme Pintura nº 24 (Peinture n° 24) (1958) révèlent en outre le jeu caractéristique d’ombres et de lumières grâce auquel l’artiste crée des figures empreintes de dramatisme. Comme il l’écrit lui-même en 1959 : « Dans mes peintures, la forme cède la place à la lumière, qui baigne les parties saillantes, créant des images qui émergent de l’obscurité. Une lumière semblable à l’acier mord mes tableaux, formant des paysages de cauchemar sous un ciel noir et lourd »[1]Les références à la peinture baroque espagnole et aux tableaux noirs de Goya et Solana sont inévitables, et davantage mises en évidence par le recours prédominant au noir, une couleur utilisée de manière généralisée par les artistes espagnols de l’après-guerre comme référence à la tradition des grands maîtres et, en même temps, symbole funeste de l’Espagne où il leur avait échu de vivre. L’Informalisme de Canogar allie donc l’influence des courants internationaux à un lien fort avec ses racines castillanes.

Enrique Juncosa nous montre comment ces œuvres informelles de Canogar ont existé dans un contexte culturel espagnol où les cinéastes reflétaient le grand désir de liberté et le mépris que suscitait le régime de l’époque – comme Buñuel, avec sa controversée Viridiana (1961) -, et où il émanait déjà de la littérature espagnole un retour à la réalité et à ses problèmes, traduisant de manière volontairement objective des positions de colère et de fatigue face à la répression et à l’injustice. Selon Juncosa, « une caractéristique commune entre ces œuvres littéraires et l’œuvre de Canogar et des artistes de sa généra-tion est un immense respect pour le médium avec lequel ils travaillent ». Il s’agit sans aucun doute d’une époque turbulente où la conscience politique et sociale s’accompagne d’une volonté d’innovation formelle et de rupture avec la tradition, qui culmine avec Mai 68 en France.

Canogar est vitalité, engagement, cohérence, dénonciation et, par conséquent, il est tout à fait pertinent aujourd’hui. Avec cette exposition, nous espérons contribuer à un dialogue plus large et global autour des liens irrévocables entre l’art et la vie.

 

PREVIEW DES ŒUVRES

 
Dintel
Rafael Canogar, Dintel, 1958
Huile sur toile
200 x 150 cm
 
Pintura no. 78
Rafael Canogar, Pintura no. 78, 1961
Huile sur toile
97 x 130 cm
 
Barbecho
Rafael Canogar, Barbecho, 1963
Huile sur toile
81 x 100 cm
 

LE COMMISSAIRE

 
Enrique Juncosa (Palma, 1961) est poète et commissaire d’expositions. Il a été directeur de l’Irish Museum of Modern Art entre 2003 et 2012, une tâche pour laquelle il a reçu l’Ordre du Mérite Civil. Auparavant, il avait été directeur adjoint du Museo Nacional Centro de Arte Reina Sofía (MNCARS) à Madrid et de l’Institut Valencià d’Art Moderne (IVAM) à Valence. Il a organisé plus de 70 expositions dans des musées du monde entier, notamment à la Tate Britain de Londres, à la Hamburguer Bahnhof de Berlin, au Kunsthal Rotterdam, au Centre de Cultura Contemporània de Barcelone (CCCB) de Barcelone, au Pavillon espagnol de la Biennale de Venise ou au Museo Guggenheim Bilbao. Il a publié huit recueils de poèmes, le dernier étant Estrella rota (Étoile brisée) (2021) ; un livre de récits courts, Los hedonistas (Les hédonistes) (2013) ; et de nombreux essais artistiques. Il est coéditeur de la revue -normal. Actuellement, il organise une rétrospective sur l’œuvre de Miquel Barceló pour quatre musées japonais et une exposition Joan Miró pour le Museo d’arte della Svizzera italiana (MASI) à Lugano.

 


[1] CANOGAR, Rafael : “Tener los pies en la tierra”. Dans : Papeles de Son Armadans (dedicated to El Paso). Année IV, vol. XIII, no. 37 (avril 1959), pages 70-72.