- Paris

Zóbel. Un artiste de trois continents

Mayoral présente une exposition avec sept œuvres de Fernando Zóbel qui évoquent la nature, thème récurrent de son œuvre, et qui témoignent de sa technique personnelle méticuleuse, réflexive et délicate.
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Zóbel. Un artiste de trois continents

Les sept oeuvres réunies pour cette exposition évoquent la nature, thème récurrent de l’oeuvre de Fernando Zóbel (Manille, 1924 – Rome, 1984), et témoignent de sa technique personnelle méticuleuse, réflexive et délicate. Zóbel est un artiste de grande renommée internationale qui incarne également, comme très peu de peintres de son temps, la relation entre trois continents : l’Asie, avec son île natale des Philippines ; l’Amérique, avec les États-Unis, où il s’est formé et où il a débuté sa carrière artistique ; et l’Europe avec l’Espagne, où il s’est installé définitivement en 1961, et l’Italie et l’Angleterre, où il a consolidé sa carrière en participant à la Biennale de Venise et à la Tate Gallery en 1962.

Tout au long de sa carrière, Fernando Zóbel exercera une abstraction qui, enracinée dans l’évocation de la nature, le poussera à utiliser rapidement le rès convoité « pinceau à peindre le brouillard ». On le voit, la question des instruments de peinture, seringues, brosses et pinceaux, règles et échantillons de couleurs, mais aussi des supports (toiles, châssis et papier), des outils de peinture et des pigments, s’impose tout au long de la carrière de Zóbel comme une véritable investigation formelle.

Alfonso de la Torre, historien de l’art, auteur du catalogue raisonné de l’artiste qui sera publié en 2022, et commissaire de cette exposition, souligne que dans les tableaux de Zóbel exposés ici, Azul sobre pardo (Bleu sur brun) (1959) ou Celina (Celina) (1959), on peut voir comment le pigment a été étalé avec une seringue sur la toile, telle une impulsion suspendue à la manière, comme le disait l’artiste, « d’une improvisation émotionnelle ». Cet instrument singulier et protagoniste, dont le maniement est simple et sensible, lui a permis de dessiner à l’huile des lignes longues, fines et contrôlées. Un portrait de Zóbel réalisé par Fernando Nuño en témoigne : dos à l’objectif, un fragment du torse du peintre, seringue d’encre à la main. L’artiste semble détaché de l’acte, comme attendant une décision de sa main.

De la Torre nous explique que la rencontre de la ligne tracée avec la seringue et des balayages réalisés avec des pinceaux secs transforme la qualité linéaire et suggère la direction, la vitesse, la lumière, voire même le volume, nous rappelant des maîtres comme Kline ou De Kooning. Bien qu’au fil des années une transformation se soit opérée dans son univers pictural, l’essence linéaire a persisté, comme il l’a montré dans ses hommages aux espaces suspendus de la peinture flamande dont le tableau Variante barroca (Variante baroque) (1969) présenté ici est un exemple, ou dans ses visions linéaristes du paysage, avec une oeuvre comme Marina (Marina) (1974).

En juin 1977, lorsque Zóbel ouvre sa première exposition personnelle à Paris , à la Galerie Jacob, dans la rue du même nom, le critique Jean-Marie Dunoyer souligne dans Le Monde les qualités de sa peinture, cette nudité du paysage poussée jusqu’à l’évanescence qui, pourtant, s’inscrit dans le réel : « Des paysages nacrés, vaporeux, translucides, intensément poétiques, qui sont tous localisés […] Qu’on ne se laisse pas prendre au piège d’une apparente imprécision. Rien n’est plus solidement construit. Qui ravit le spectateur et le plonge en pleine euphorie. »1 Les critiques s’accordent aus si à observer la rare délicates se de son travail, vaporeux et transparent, et dont la fluidité cache une construction rigoureusement élaborée : « comme certains de ces proverbes orientaux à double sens […] ils représentent deux visions : l’une globale, l’autre méticuleuse. »2

Cette reconnais sance en France vient s’ajouter à celle que lui valent sa participation à de grandes expositions internationales dès la fin des années cinquante : « Before Picasso ; After Miró » au Solomon R. Guggenheim Museum à New York en 1960, la Biennale de Venise en 1962 ou « Modern Spanish Painting » à la Tate Gallery à Londres en 1962, ainsi que des expositions personnelles organisées, entre autres, à la Galería Biosca et à la Galería Juana Mordó en Espagne, ou encore à la galerie Bertha Schaefer à New York en 1965 et 1968.

Zóbel fut un artiste en avance sur son époque qui a su faire preuve de modernité sans pour autant perdre de vue la tradition du Pacifique. Il n’a jamais renoncé aux liens qui l’unissaient aux Philippines et a toujours gardé un attachement à cette culture. Ainsi, sa peinture reflète le croisement très contemporain de mondes divers, tout en s’appuyant sur sa formation américaine et sa perception des événements qui ont marqué le développement de l’expressionnisme abstrait. Son oeuvre a traversé sans difficulté les débats entre abstraction et figuration qui ont animé le XXe siècle.

1. DUNOYER, Jean-Marie. « Formes ». Paris: Le Monde, 25/ I/197 7.
2. DE LA GRANDVILLE , Léone Nogarède. « Zóbel ». Paris: Les Nouvelles
Littéraires, 16-23 juin 197 7.