- Paris

Mari Chordà. Paysages féministes

Après une première présentation à Barcelone, cette nouvelle exposition rend hommage au parcours artistique de Mari Chordà (Amposta, 1942), avec une sélection d’oeuvres réalisées entre 1962 et 1969. Peintre, poète, éditrice et pionnière du mouvement féministe en Espagne, Chordà conjugue engagement et force, tant dans ses créations que dans sa vie personnelle.
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Mari Chordà. Paysages féministes

Après une première présentation à Barcelone, cette exposition revendique le parcours artistique de Mari Chordà (Amposta, 1942) avec une sélection de 11 œuvres créées entre 1962 et 1969. Peintre, poète et éditrice, Mari Chordà est une pionnière de l’expression visuelle du corps féminin, de la sexualité féminine et de l’expérience de la maternité d’un point de vue féministe. Elle a développé son art le plus caractéristique et personnel en subvertissant l’esthétique pop qu’elle a découverte lors de son expérience formatrice à Paris.

Attirée par le dynamisme de la vie culturelle à Paris, Mari Chordà s’y installe en 1965. Elle emménage d’abord dans une belle maison à Boulogne-Billancourt, puis près de la Porte de Vanves, dans le pigeonnier d’une vieille demeure, qui lui sert également d’atelier. Elle suit un cours aux Beaux-Arts de Paris et visite activement les musées et galeries de la ville. Lorsqu’elle découvre qu’elle est enceinte de sa fille, Mari Chordà réalise qu’elle veut accoucher dans sa ville natale d’Amposta (Catalogne), où elle retourne en décembre 1966. Pendant ce séjour à Paris, sa palette change radicalement suite à la découverte d’artistes associés aux mouvements du nouveau réalisme et de l’art pop, en particulier Niki de Saint Phalle.

Mari Chordà peint ses premières représentations de sexes féminins en 1964, l’année précédant son déménagement à Paris, alors qu’elle n’était encore qu’étudiante et participait à la rébellion contre le franquisme, à une époque où la révolution de l’art féministe était en germe. À cette époque, la révolution artistique féministe associée à Judy Chicago et Miriam Schapiro commençait à peine à faire des vagues aux États-Unis et était totalement inconnue en Espagne. Son inspiration pour la série « Vaginals » (« Vaginales ») est issue du désir d’habiter son propre corps, de l’arracher au patriarcat en explorant des conceptions tabous de la féminité et en créant de nouvelles références. Dans l’exposition présente, cette série est représentée par les œuvres intitulées Líquids (Liquides) (1966), Paris 4 (1966), et la peinture séminale de 1968 Vulva (Vulve). Mari Chordà utilise ce qu’elle décrit comme un « langage non figuratif », quelque part entre l’abstraction et le premier plan en photographie, ce qui lui permet de capter sa propre vision du corps d’un point de vue physiologique qu’elle seule pouvait avoir, de l’intérieur vers l’extérieur. Les images qui en résultent sont fluides et suggestives : des paysages anatomiques abstraits et ondulants. Elle joue avec la relativité entre forme et couleur, modifiant notre perception et notre engagement envers l’inconscient lorsque nous tentons de donner un sens aux formes anatomiques.

Accrochés côte à côte, deux grands paysages au sens le plus traditionnel du terme comme Vola, vola (Vole, vole) (1964) et Garriga II (Garrigue II) (1965) montrent l’importance du terrain familier de sa Catalogne natale dans son travail : en particulier, le fleuve Èbre et le Montsià. Ainsi, avec Garriga II, la voit-on représenter les chênes verts de la chaîne du Montsià par une épaisse pâte de matière griffée de spirales. Ces deux œuvres montrent également l’impact de son installation à Paris en 1965 sur sa palette. Elle commence à incorporer des couleurs de plus en plus brillantes et audacieuses, qui « obligent à s’arrêter et à les regarder ». Mari Chordà, qui jamais ne s’est inscrite dans la tendance de l’art pop, cherche alors activement des manières de contrebalancer le voyeurisme inhérent à nombre d’œuvres d’art pop américaines, qui représentent les femmes comme des objets sexuels.

Cette esthétique trouve son apogée dans la série ludique « Joguets » (« Jouets »), représentée ici par Colors (Couleurs) (1969) et Ous de felina (Œufs de féline) (1969). Ces sculptures en bois polychrome s’inspirent d’un jeu pour enfants avec lequel aurait joué sa fille Ángela, dont les pièces de couleurs pouvaient être encastrées dans différents orifices en formant différentes combinaisons. Tout comme la série de Lucio Fontana « La Fine di Dio » (« La fin de Dieu ») signifiait l’infini et l’inconcevable pour l’artiste italien, dans la série « Joguets », Mari Chordà élève ces jouets au statut d’œuvres d’art en situant son rôle en tant que mère et créatrice littéralement au cœur de sa pratique, et figurativement dans les mains de sa fille.

Pour Mari Chordà, artiste et féministe des années 1960-70, l’engagement était à la fois politique et personnel. Comme l’écrit la commissaire d’exposition, Chus Martínez : « L’intérêt de Mari Chordà pour la forme est simplement l’expression de sa passion pour la vie ».